Ce qu’il vous reste à offrir ne figure pas dans votre CV

Quarante ans ne tiennent pas dans une phrase. Il en faut une quand même.Ce qu’il vous reste à offrir ne figure pas dans votre CVQuarante ans ne tiennent pas dans une phrase. Il en faut une quand même. Femme senior réfléchissant devant son ordinateur en remplissant son profil Vendredi soir, vingt et une heures. L’inscription est faite, la photo est choisie, et il reste un champ à remplir : « Parlez un peu de vous. »

Le curseur clignote. Vous tapez une phrase, vous l’effacez. Vous en tapez une autre, vous l’effacez aussi. Au bout de vingt minutes, vous fermez l’ordinateur en vous disant que vous finirez demain.

Vous ne finirez pas demain.

Et si quelqu’un vous demandait pourquoi, vous auriez une réponse toute prête, calme, presque raisonnable : à mon âge, je n’ai plus grand-chose d’intéressant à raconter.

Le problème n’est pas votre vie. C’est la question que vous vous posez.

Regardez ce que vous venez de faire devant cet écran. Vous avez cherché ce que vous aviez à apporter. Vous avez ouvert le tiroir, vous avez fait l’inventaire, et vous avez trouvé le tiroir vide.

Normal. Un inventaire, à 68 ou 74 ans, est forcément au passé. Le métier ? Terminé. La grande maison ? Vendue. Le voyage au Pérou ? Il y a onze ans. Les enfants ? Ils vivent leur vie, et c’est très bien ainsi.

Alors vous concluez qu’il ne reste rien. Mais vous n’avez pas fait le mauvais inventaire. Vous avez fait le mauvais geste.

Parce que personne, en face de vous, ne consulte votre inventaire. Ce n’est pas un entretien d’embauche, et votre vie n’est pas un dossier de candidature. Ce que l’autre perçoit ne figure sur aucune liste.

Ce que l’autre remarque vraiment

Une personne assise en face de vous pendant une heure repartira avec trois ou quatre impressions. Aucune ne concernera votre carrière.

Elle aura remarqué si vous l’avez écoutée jusqu’au bout ou si vous attendiez votre tour pour parler — ce qui se joue dans la manière de relancer. Si vous avez ri de bon cœur ou poliment. Si elle a eu besoin de choisir ses mots avec vous, ou si elle a pu dire les choses comme elles venaient. Si le temps est passé vite.

Voilà ce qui reste. Et ce n’est pas rien : c’est exactement ce que les gens cherchent, et ce qu’ils trouvent rarement.

Le plus drôle, c’est que vous possédez probablement ces qualités-là. Simplement, vous ne les comptez pas, parce qu’elles ne vous coûtent rien. On ne met jamais dans son inventaire ce qu’on fait sans effort. C’est pourtant précisément ce que les autres viennent chercher chez vous depuis quarante ans.

La question à se poser à la place

Arrêtez de chercher ce que vous avez à apporter. Cherchez plutôt ceci : qu’est-ce que les gens viennent me demander ?

Prenez trente secondes, pour de vrai. Qui vous appelle, et pour quoi ? Une voisine qui a besoin d’un avis avant de signer quelque chose. Un fils qui veut qu’on l’écoute sans lui donner de conseil. Une amie qui sait que chez vous, le café dure deux heures et que personne ne regarde sa montre. Quelqu’un qu’on vient chercher pour démêler une histoire compliquée, ou simplement parce qu’avec vous, on se détend.

Deux femmes seniors échangeant chaleureusement autour d’un café

Ce qu’on vient vous demander, c’est ce que vous avez. Ce n’est pas une consolation, c’est une information exacte. Et elle est au présent.

Et devant le formulaire, concrètement ?

La même erreur y attend tout le monde : résumer sa vie. Le résultat ressemble toujours à une notice nécrologique bienveillante, et personne n’a envie d’écrire à une notice.

Écrivez plutôt ce que vous faites encore. Pas ce que vous avez été.

« J’ai dirigé un service pendant vingt-deux ans » ne dit rien à personne. « Je fais mon pain le dimanche et je le rate encore une fois sur trois » dit tout : vous êtes en mouvement, vous savez rire de vous, et on a déjà envie de goûter les deux fois sur trois.

Une phrase au présent, un détail concret, une imperfection assumée. Trois lignes suffisent. Elles vaudront mieux que le paragraphe parfait que vous n’écrirez jamais.

Ce qui change quand la question change

D’abord, vous cessez de passer un examen. Vous ne sortez plus de chez vous en vous demandant si vous serez à la hauteur, parce qu’il n’y a plus de barre à franchir. Vous n’avez rien à prouver, vous avez quelqu’un à rencontrer. Ce n’est pas la même soirée.

Ensuite, l’autre respire. Quelqu’un qui doute de sa valeur le fait sentir sans jamais le dire : il s’excuse un peu, il occupe le moins de place possible, il pose des questions et ne répond qu’à moitié. En face, on se sent obligé de rassurer. C’est fatigant, et ça ne donne pas envie de recommencer. Le jour où vous arrêtez, votre interlocuteur arrête aussi : il cesse de vous ménager et se met à vous parler.

Et puis il y a ce moment, à la fin, où vous vous rendez compte que vous n’avez pas pensé une seule fois à ce que vous alliez dire ensuite. Vous étiez simplement là. C’est le seul indicateur fiable : quand vous oubliez de vous surveiller, c’est que ça se passe bien.

Reste à savoir quoi en dire

Admettons. Vous avez quelque chose à apporter, et vous commencez à voir quoi.

Reste une difficulté, et elle est d’un autre ordre. Derrière vous, il y a quarante ans de vie. Un mariage, peut-être deux. Un deuil, peut-être récent. Des années dont vous ne savez pas si elles regardent quelqu’un d’autre que vous.

Faut-il en parler ? Quand ? Jusqu’où ? Se taire donne l’impression de cacher quelque chose. Tout raconter au premier café fait fuir. Et entre les deux, personne ne vous a donné de mode d’emploi.

Reste à savoir quoi faire de quarante ans d’histoire lorsqu’une nouvelle personne entre dans votre vie. La suite : Quarante ans ne tiennent pas dans une phrase. Il en faut une quand même.

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